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02 · Le monde d'avant

Le monde d'avant : la mégafaune disparue

Quand les premiers humains abordent Madagascar, l'île n'est pas vide : elle grouille de géants. Oiseaux hauts comme des hommes, lémuriens de la taille d'un gorille, hippopotames nains. Un monde qui s'efface en quelques siècles, et dont il ne reste que des os, et quelques récits.

Les géants

L’île a longtemps porté une faune démesurée, façonnée par des millions d’années d’isolement. Le plus spectaculaire volait, ou plutôt ne volait pas. Les oiseaux-éléphants de Madagascar (famille des Aepyornithidae) comptaient Vorombe titan, le plus grand oiseau connu de tous les temps, d'une masse moyenne estimée à près de 650 kg ; la famille se répartit en trois genres et au moins quatre espèces.mesuréJames P. Hansford Au sol, les primates atteignaient des tailles qu’aucun lémurien vivant n’approche. Au moins 17 espèces de lémuriens subfossiles, toutes éteintes, ont disparu de Madagascar ; toutes étaient bien plus grandes que les espèces vivantes (masse de l'ordre de 11 à 160 kg), la plus grande, Archaeoindris fontoynonti, approchant la taille d'un gorille mâle.reconstruitLaurie R. Godfrey et al. Les rivières et les marais avaient leurs propres colosses. Madagascar abritait des hippopotames nains endémiques (dont Hippopotamus lemerlei), issus d'un nanisme insulaire ; ils figurent parmi les taxons de mégafaune datés au radiocarbone et disparaissent au cours du dernier millénaire.mesuréBurney Et les reptiles n’étaient pas en reste. Madagascar abritait des tortues terrestres géantes endémiques (genre Aldabrachelys) ; l'analyse d'ADN ancien indique que deux espèces géantes et une grande espèce de l'île ont disparu il y a environ 1000 à 600 ans.mesuréChristian Kehlmaier et al.

Quand ce monde s’efface

L’effondrement est récent, et rapide à l’échelle géologique. L'effondrement de la mégafaune malgache s'est produit au cours des deux derniers millénaires, surtout durant le dernier ; les taxons les plus grands déclinent en premier, signature d'une extinction biaisée par la taille.mesuréBrooke E. Crowley Le sol même en garde la signature, dans les spores et les cendres. Une chute des spores du champignon coprophile Sporormiella (indicateur de l'abondance des grands herbivores) vers 230 à 410 de n.è. signale l'effondrement de la mégafaune, suivie quelques siècles plus tard d'une forte hausse des charbons, signe de feux liés à la transformation humaine du milieu.mesuréBurney

Pourquoi : un débat que le site n’arbitre pas

La cause de cette disparition est l’une des grandes questions ouvertes de l’histoire de l’île. Les hypothèses concurrentes, avec leur appui :

Surchasse et transformation humaine du paysage

L'extinction coïncide avec l'expansion du pastoralisme : vers 1000-800 ans avant le présent, les herbivores introduits (zébus, caprins, porcs) et la mégafaune endémique se chevauchent brièvement ; compétition, chasse et transformation du milieu auraient précipité l'extinction.

Aridification climatique

Des enregistrements polliniques du Sud-Est montrent des déclins forestiers et des épisodes de sécheresse durant la fenêtre d'extinction ; une aridification accrue, en synergie avec la pression humaine, aurait contribué au déclin.

La main de l’homme

Une trace matérielle relie directement l’homme et ces bêtes, mais elle est aussi l’objet d’une vive controverse. Des os d'oiseaux-éléphants (Aepyornis et Mullerornis) portant des marques de découpe et des fractures périmortem, datés à plus de 10 500 ans, ont été présentés comme un indice d'activité humaine très ancienne ; cette datation, qui devancerait toute autre preuve de plusieurs millénaires, est contestée.conjecturalJames Hansford et al.

La mémoire des bêtes

Le plus troublant n’est pas dans le sol, mais dans la parole. Des récits, anciens ou récents, semblent garder l’empreinte d’animaux que la science croit éteints depuis longtemps. Au statut récit, donc : un témoignage, pas une preuve. Dès 1658, un gouverneur français consigne deux de ces bêtes. En 1658, le gouverneur Étienne de Flacourt rapporte le récit malgache d'un animal du Sud, le tretretretre (ou tratratratra), de la taille d'un veau, à face humaine et queue courte. Des paléontologues y voient le souvenir d'un lémurien géant subfossile, l'identification précise restant débattue.récitFlacourt En 1658, Flacourt décrit le vorompatra (vouron patra), grand oiseau des Ampatres pondant des oeufs comme l'autruche et fuyant les lieux habités, généralement interprété comme une mention de l'oiseau-éléphant.récitFlacourt

Plus troublant encore, des enquêtes orales récentes recueillent des descriptions étrangement précises. En 1995 à Belo-sur-Mer, Burney et Ramilisonina recueillent la description, par des villageois âgés, d'un animal nocturne nommé kilopilopitsofy, de la taille d'une vache, sans cornes, fuyant vers l'eau, dont les traits évoquent l'hippopotame nain ; la part du souvenir oral ancien ou d'une survivance tardive est débattue.récitDavid A. Burney La même enquête recueille la description d'un animal nommé kidoky, comparé au sifaka mais bien plus grand (environ 25 kg), à face humaine et se déplaçant au sol, que les auteurs rapprochent d'un grand lémurien subfossile.récitDavid A. Burney

Mémoire fidèle d’un monde perdu, ou récits reconstruits a posteriori ? Le site ne tranche pas : il classe ces paroles pour ce qu’elles sont, des récits, et les pose à côté des os.

Le registre

Chaque démarche scientifique apporte sa pièce, et son degré de certitude. La même histoire, vue par 4 familles de preuves.

archéologie 1

ce que le sol et les vestiges datent

Des os d'oiseaux-éléphants (Aepyornis et Mullerornis) portant des marques de découpe et des fractures périmortem, datés à plus de 10 500 ans, ont été présentés comme un indice d'activité humaine très ancienne ; cette datation, qui devancerait toute autre preuve de plusieurs millénaires, est contestée.
conjectural8500 av. n.è. – 8500 av. n.è.James Hansford et al. (2018)
En forte tension avec le consensus d'une colonisation humaine vers ~2500 BP ; à prendre comme hypothèse disputée, non comme datation établie.

génétique 1

ce que les génomes mesurent

Madagascar abritait des tortues terrestres géantes endémiques (genre Aldabrachelys) ; l'analyse d'ADN ancien indique que deux espèces géantes et une grande espèce de l'île ont disparu il y a environ 1000 à 600 ans.

histoire 4

ce que les textes et les traditions rapportent

En 1658, le gouverneur Étienne de Flacourt rapporte le récit malgache d'un animal du Sud, le tretretretre (ou tratratratra), de la taille d'un veau, à face humaine et queue courte. Des paléontologues y voient le souvenir d'un lémurien géant subfossile, l'identification précise restant débattue.
récit1658 – 1658Flacourt, É. de (1658)
Identification à Megaladapis ou Palaeopropithecus conjecturale ; une tradition recueillie au XIXe s. par Ferrand pointe aussi vers Palaeopropithecus.
En 1658, Flacourt décrit le vorompatra (vouron patra), grand oiseau des Ampatres pondant des oeufs comme l'autruche et fuyant les lieux habités, généralement interprété comme une mention de l'oiseau-éléphant.
récit1658 – 1658Flacourt, É. de (1658)
La même enquête recueille la description d'un animal nommé kidoky, comparé au sifaka mais bien plus grand (environ 25 kg), à face humaine et se déplaçant au sol, que les auteurs rapprochent d'un grand lémurien subfossile.
En 1995 à Belo-sur-Mer, Burney et Ramilisonina recueillent la description, par des villageois âgés, d'un animal nocturne nommé kilopilopitsofy, de la taille d'une vache, sans cornes, fuyant vers l'eau, dont les traits évoquent l'hippopotame nain ; la part du souvenir oral ancien ou d'une survivance tardive est débattue.

autre 6

paléoécologie, modélisations

Madagascar abritait des hippopotames nains endémiques (dont Hippopotamus lemerlei), issus d'un nanisme insulaire ; ils figurent parmi les taxons de mégafaune datés au radiocarbone et disparaissent au cours du dernier millénaire.
mesuré2400 av. n.è. – 1000Burney, D. A. et al. (2004)
La cause de l'extinction de la mégafaune reste débattue : surchasse humaine, aridification climatique, ou synergie de facteurs (chasse, feux, agropastoralisme transformant le paysage).
Les synthèses récentes privilégient une fenêtre d'extinction prolongée : aridification dans les zones sèches, puis arrivée des éleveurs ailleurs, l'expansion de l'agropastoralisme jouant le rôle décisif final.
L'effondrement de la mégafaune malgache s'est produit au cours des deux derniers millénaires, surtout durant le dernier ; les taxons les plus grands déclinent en premier, signature d'une extinction biaisée par la taille.
mesuré500 av. n.è. – 1500Brooke E. Crowley (2010)
Une chute des spores du champignon coprophile Sporormiella (indicateur de l'abondance des grands herbivores) vers 230 à 410 de n.è. signale l'effondrement de la mégafaune, suivie quelques siècles plus tard d'une forte hausse des charbons, signe de feux liés à la transformation humaine du milieu.
mesuré230 – 410Burney, D. A. et al. (2004)
Au moins 17 espèces de lémuriens subfossiles, toutes éteintes, ont disparu de Madagascar ; toutes étaient bien plus grandes que les espèces vivantes (masse de l'ordre de 11 à 160 kg), la plus grande, Archaeoindris fontoynonti, approchant la taille d'un gorille mâle.
Les oiseaux-éléphants de Madagascar (famille des Aepyornithidae) comptaient Vorombe titan, le plus grand oiseau connu de tous les temps, d'une masse moyenne estimée à près de 650 kg ; la famille se répartit en trois genres et au moins quatre espèces.

Sources