Qui tenait quoi, et quand ? Les cartes historiques aiment les frontières nettes ; les preuves, elles, dessinent des foyers (des ports, des cours, des nécropoles) qui s'allument et s'éteignent au fil des siècles.
D’abord des comptoirs, pas des États
Longtemps, l’histoire politique de l’île se joue sur ses côtes, branchées sur le grand
commerce de l’océan Indien, pendant que l’intérieur reste sans pouvoir territorial connu.
Avant le XVIe siècle, aucun État n'est attesté dans l'intérieur de l'île : une paysannerie dispersée, des chefferies locales, pas de pouvoir territorial connu.conjecturalDewar,Niane La première ville naît au nord-ouest, et meurt avant
les grands royaumes. Mahilaka, cité marchande islamisée du nord-ouest, est active du Xe au XIVe siècle puis décline et s'efface, la première entité urbaine de l'île disparaît avant l'émergence des grands royaumes.mesuréRadimilahy D’autres comptoirs prennent le relais
sur la même côte. Après Mahilaka, un chapelet de comptoirs islamisés (Antalaotra) jalonne la côte nord-ouest (dont Langany puis la baie de Majunga) reliés aux réseaux swahili.mesuréNiane,Radimilahy Au nord-est, une autre fenêtre sur le
monde laisse une nécropole spectaculaire. Vohémar, au nord-est, abrite la civilisation rasikajy : une nécropole de plus de 600 tombes riches en céramiques chinoises, bijoux et pierre ollaire, florissante du XIVe au XVIe siècle.mesuréSchreurs
Les royaumes de la côte
Le Sud-Est voit s’installer des lignées islamisées, porteuses de l’écriture, qui se muent
en pouvoirs lettrés. Les Zafiraminia, groupe islamisé porteur de l'écriture sorabe, s'implantent dans le sud-est autour du XIIIe-XIVe siècle selon leurs traditions.récitFaubléeLe royaume antemoro, théocratie lettrée héritière des migrations islamisées, se constitue sur la basse Matitanana aux XVe-XVIe siècles.récitFaublée,Ogot À l’ouest,
c’est une autre échelle : la première grande construction politique de la côte, puis son
essaim au nord-ouest, qui prend les ports. Le royaume sakalava du Menabe, fondé au XVIIe siècle par la dynastie Maroseraña, est la première grande construction politique de la côte ouest.récitOgotLe royaume sakalava du Boina, issu du Menabe, s'établit au nord-ouest vers 1700 et prend le contrôle des ports antalaotra, dont Majunga.récitOgot
Pirates et côte fédérée
Vers 1700, l’île devient une plaque tournante de la piraterie de l’océan Indien. L'île Sainte-Marie (Nosy Boraha), au nord-est, est le principal repaire pirate de l'océan Indien entre 1690 et 1730, comptoir d'Adam Baldridge, escale des navires revenant des Indes.mesuréUniversité de Caen Normandie / CReAAH,Graeber
De ce monde métis naît une confédération qui tient toute la côte est. Vers 1712, Ratsimilaho (dit fils d'un pirate anglais et d'une reine malgache) fédère la côte est sous le nom de Betsimisaraka (« les nombreux inséparables ») ; ses descendants, les zana-malata, forment une aristocratie métisse.récitGraeber
La légende, elle, a brodé là-dessus une utopie qui n’a jamais existé. Libertalia, la « république pirate » libertaire et égalitaire qu'aurait fondée le capitaine Misson au nord de Madagascar, est tenue par les historiens pour une fiction.récitJohnson,Graeber
L’Europe, de son côté, n’a encore qu’un pied, vite retiré, dans l’extrême sud. Fort-Dauphin (Tôlanaro), fondé en 1643 dans l'extrême sud-est, est le premier établissement français durable de l'île, abandonné en 1674 après l'échec de la colonie.mesuréFlacourt,Ogot
Les Hautes Terres, et l’île unifiée
Tard, à l’intérieur, un royaume se structure sur les Hautes Terres. L'Imerina se structure en royaume sur les Hautes Terres à partir du XVIe siècle ; Antananarivo en devient la capitale au XVIIe.récitOgot
Il absorbe ses voisins du Sud. Les principautés betsileo du sud des Hautes Terres se forment aux XVIIe-XVIIIe siècles, avant d'être absorbées par l'expansion merina au début du XIXe.récitOgot Puis, en un siècle, il passe d’une
colline fortifiée à une monarchie reconnue par les puissances européennes, jusqu’à la conquête
française. Sous Radama Ier, l'Imerina s'étend à la majeure partie de l'île à partir de 1810 et se fait reconnaître « royaume de Madagascar » par les puissances européennes, jusqu'à la conquête française de 1895-1897.récitOgot
Les noms sont tardifs
Une mise en garde traverse toute cette carte : les grandes « ethnies » d’aujourd’hui ne sont
pas des données anciennes, elles se forgent avec ces royaumes. Les ethnonymes actuels (Merina, Betsileo, Sakalava, Tandroy...) se cristallisent avec les royaumes des XVIe-XIXe siècles, les projeter sur les siècles antérieurs est un anachronisme.reconstruitOgot
La carte, siècle par siècle
Déplacez le curseur : chaque entité n’apparaît que sur l’intervalle où son
existence est documentée. La couleur dit le statut de preuve, du mesuré
archéologique au récit dynastique. Aucune frontière n’est tracée : personne
ne sait où elles passaient.
déplacer le curseur · chaque halo est un foyer d'influence, pas une frontière : on ne les connaît pas
Chronologie
Frise · dérivée des assertions datées
800 – 1540Avant le XVIe siècle, aucun État n'est attesté dans l'intérieur de l'île : une paysannerie dispersée, des chefferies locales, pas de pouvoir territorial connu. conjectural
900 – 1400Mahilaka, cité marchande islamisée du nord-ouest, est active du Xe au XIVe siècle puis décline et s'efface, la première entité urbaine de l'île disparaît avant l'émergence des grands royaumes. mesuré
1100 – 1500Un statut tributaire des ports malgaches envers le sultanat de Kilwa n'est pas démontré, les liens commerciaux sont attestés, la subordination politique ne l'est pas. conjectural
1250 – 1600Les Zafiraminia, groupe islamisé porteur de l'écriture sorabe, s'implantent dans le sud-est autour du XIIIe-XIVe siècle selon leurs traditions. récit
1300 – 1600Vohémar, au nord-est, abrite la civilisation rasikajy : une nécropole de plus de 600 tombes riches en céramiques chinoises, bijoux et pierre ollaire, florissante du XIVe au XVIe siècle. mesuré
1400 – 1700Après Mahilaka, un chapelet de comptoirs islamisés (Antalaotra) jalonne la côte nord-ouest (dont Langany puis la baie de Majunga) reliés aux réseaux swahili. mesuré
1450 – 1850Le royaume antemoro, théocratie lettrée héritière des migrations islamisées, se constitue sur la basse Matitanana aux XVe-XVIe siècles. récit
1540 – 1810L'Imerina se structure en royaume sur les Hautes Terres à partir du XVIe siècle ; Antananarivo en devient la capitale au XVIIe. récit
1540 – 1900Les ethnonymes actuels (Merina, Betsileo, Sakalava, Tandroy...) se cristallisent avec les royaumes des XVIe-XIXe siècles, les projeter sur les siècles antérieurs est un anachronisme. reconstruit
1643 – 1674Fort-Dauphin (Tôlanaro), fondé en 1643 dans l'extrême sud-est, est le premier établissement français durable de l'île, abandonné en 1674 après l'échec de la colonie. mesuré
1650 – 1815Les principautés betsileo du sud des Hautes Terres se forment aux XVIIe-XVIIIe siècles, avant d'être absorbées par l'expansion merina au début du XIXe. récit
1650 – 1900Le royaume sakalava du Menabe, fondé au XVIIe siècle par la dynastie Maroseraña, est la première grande construction politique de la côte ouest. récit
1690 – 1720Libertalia, la « république pirate » libertaire et égalitaire qu'aurait fondée le capitaine Misson au nord de Madagascar, est tenue par les historiens pour une fiction. récit
1690 – 1730L'île Sainte-Marie (Nosy Boraha), au nord-est, est le principal repaire pirate de l'océan Indien entre 1690 et 1730, comptoir d'Adam Baldridge, escale des navires revenant des Indes. mesuré
1690 – 1840Le royaume sakalava du Boina, issu du Menabe, s'établit au nord-ouest vers 1700 et prend le contrôle des ports antalaotra, dont Majunga. récit
1712 – 1820Vers 1712, Ratsimilaho (dit fils d'un pirate anglais et d'une reine malgache) fédère la côte est sous le nom de Betsimisaraka (« les nombreux inséparables ») ; ses descendants, les zana-malata, forment une aristocratie métisse. récit
1810 – 1897Sous Radama Ier, l'Imerina s'étend à la majeure partie de l'île à partir de 1810 et se fait reconnaître « royaume de Madagascar » par les puissances européennes, jusqu'à la conquête française de 1895-1897. récit
Le registre, par discipline
Chaque démarche scientifique apporte sa pièce, et son degré de certitude.
La même histoire, vue par 2 familles de preuves.
archéologie 5
ce que le sol et les vestiges datent
Avant le XVIe siècle, aucun État n'est attesté dans l'intérieur de l'île : une paysannerie dispersée, des chefferies locales, pas de pouvoir territorial connu.
Conjecture par absence de preuve, l'archéologie de l'intérieur reste peu explorée ; l'absence d'État attesté n'est pas la preuve d'une absence d'État.
Mahilaka, cité marchande islamisée du nord-ouest, est active du Xe au XIVe siècle puis décline et s'efface, la première entité urbaine de l'île disparaît avant l'émergence des grands royaumes.
Stratigraphie et céramiques importées datent l'occupation ; les causes de l'abandon restent ouvertes.
Vohémar, au nord-est, abrite la civilisation rasikajy : une nécropole de plus de 600 tombes riches en céramiques chinoises, bijoux et pierre ollaire, florissante du XIVe au XVIe siècle.
Le mobilier funéraire est mesuré ; l'hypothèse d'une communauté d'origine chinoise, elle, reste conjecturale. Déclin dans la seconde moitié du XVIe siècle.
Après Mahilaka, un chapelet de comptoirs islamisés (Antalaotra) jalonne la côte nord-ouest (dont Langany puis la baie de Majunga) reliés aux réseaux swahili.
Comptoirs attestés par l'archéologie et les premières descriptions portugaises ; des cités-États, pas des royaumes territoriaux.
L'île Sainte-Marie (Nosy Boraha), au nord-est, est le principal repaire pirate de l'océan Indien entre 1690 et 1730, comptoir d'Adam Baldridge, escale des navires revenant des Indes.
La mission Archéologie de la Piraterie (Caen) fouille depuis les années 2010 une épave coulée vers 1720-1721 et un campement de forbans dans la baie d'Ambodifotatra : plus de 3 300 artefacts remontés, sept à dix épaves estimées.
histoire 12
ce que les textes et les traditions rapportent
Un statut tributaire des ports malgaches envers le sultanat de Kilwa n'est pas démontré, les liens commerciaux sont attestés, la subordination politique ne l'est pas.
L'idée vient surtout de la Chronique de Kilwa, source intéressée qui prêche pour son sultanat... Les importations swahili dans les ports malgaches prouvent l'échange, pas la vassalité.
Les Zafiraminia, groupe islamisé porteur de l'écriture sorabe, s'implantent dans le sud-est autour du XIIIe-XIVe siècle selon leurs traditions.
Chronologie portée par les traditions royales compilées au XIXe siècle (Tantara ny Andriana), précises en généalogies, fragiles en dates absolues.
Les ethnonymes actuels (Merina, Betsileo, Sakalava, Tandroy...) se cristallisent avec les royaumes des XVIe-XIXe siècles, les projeter sur les siècles antérieurs est un anachronisme.
Ce sont des identités politiques devenues « ethnies » sous la colonisation. Les cartes (y compris celles des jeux de stratégie) qui peuplent l'île de 1337 avec ces noms écrivent l'histoire à rebours.
Fort-Dauphin (Tôlanaro), fondé en 1643 dans l'extrême sud-est, est le premier établissement français durable de l'île, abandonné en 1674 après l'échec de la colonie.
C'est de là qu'Étienne de Flacourt, gouverneur de 1648 à 1655, écrit la première grande description française de l'île, cf la verticale Regards extérieurs.
Les principautés betsileo du sud des Hautes Terres se forment aux XVIIe-XVIIIe siècles, avant d'être absorbées par l'expansion merina au début du XIXe.
Connu par les traditions dynastiques et les témoignages européens ; expansion appuyée sur le commerce des bovins et des esclaves contre les armes à feu.
Libertalia, la « république pirate » libertaire et égalitaire qu'aurait fondée le capitaine Misson au nord de Madagascar, est tenue par les historiens pour une fiction.
Source unique : A General History of the Pyrates (1724, sous le pseudonyme Charles Johnson, peut-être Defoe). Aucune trace archivistique d'un capitaine Misson ni d'une colonie Libertalia, alors que presque tous les autres pirates du livre sont documentés. Pas de coordonnées sur la carte : on ne place pas un lieu qui n'a probablement jamais existé.
Le royaume sakalava du Boina, issu du Menabe, s'établit au nord-ouest vers 1700 et prend le contrôle des ports antalaotra, dont Majunga.
Les cités-États marchandes passent sous tutelle d'un royaume de l'intérieur, inversion du rapport de force côtier.
Vers 1712, Ratsimilaho (dit fils d'un pirate anglais et d'une reine malgache) fédère la côte est sous le nom de Betsimisaraka (« les nombreux inséparables ») ; ses descendants, les zana-malata, forment une aristocratie métisse.
L'ascendance pirate de Ratsimilaho et la date de 1712 viennent des traditions et de récits européens tardifs ; le fait des zana-malata (métissage avec les flibustiers) est, lui, bien établi. Confédération lâche le long de ~640 km de côte, jamais un État centralisé.
Sous Radama Ier, l'Imerina s'étend à la majeure partie de l'île à partir de 1810 et se fait reconnaître « royaume de Madagascar » par les puissances européennes, jusqu'à la conquête française de 1895-1897.